Mardi 14 août 2007
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16:18
Ephémère et fragile, comme un coquelicot.
Son souffle devenait de plus en plus saccadé et chacune de ses respirations se rapprochait de plus en plus. Ses mains crispées
retenaient en elles une fusion comparable à la lave incandescente d’un volcan.
Le liquide rougeâtre envahissait son corps tremblant.
Je le regardais, impressionnée.
Les larmes me montaient aux yeux, puis retombaient sur mes joues.
On dit que quand quelqu’un est pris par la colère, il n’a plus toute sa raison.
Eh bien, c’était son cas. Il avait été irrité, blessé et voulait se venger.
Sans doute l’avait-elle déçue.
Je me souvenais alors d’une dispute entre mes parents quelques instants auparavant.
Ma mère était venue me border comme chaque soir et me raconter une histoire afin que je m’endorme dans de bonnes
conditions.
Elle attendait que mes petits yeux se referment, que mon visage se détende, que mon souffle s’apaise.
Mon père, impatient l’appelait d’en bas de l’escalier. Jamais il n’était venu me dire bonne nuit.
Seule, ma mère se souciait de mon existence. Comme si elle m’avait créée toute seule.
Quand ma mère descendait, mon père ne se calmait pas, bien au contraire, il criait de plus belle. Elle, restait calme, ne disait rien,
comme toujours, gardant sa souffrance au plus profond d’elle. Des larmes coulaient souvent sur son fin et doux visage. Mais elle se laissait faire. Elle s’offrait toute entière à son
homme.
Je ne parvenais, en fait jamais à m’endormir aussitôt.
Le calvaire durait depuis plusieurs mois déjà. Chaque soir, je faisais croire à ma mère que je dormais, et… chaque nuit je descendais
les premières marches de l’escalier et veillait seulement à ce qu’elle ne disparaisse pas.
Il en était capable.
Un bruit sourd se fit soudain entendre. Ma mère était allongée sur le sol, exténuée. Affolée, elle examinait mon père.
Celui-ci tenait désormais entre ses griffes un long couteau de cuisine. Ses mains tremblantes se rapprochaient progressivement du faible
corps de ma mère, étendu sur le sol, fragile, et… abîmé.
Je frémissais de peur, cachée derrière la porte, le visage humide, les yeux écarquillés, les mains tremblantes, le corps paralysé par ce
qui se déroulait devant mes yeux, je ne réagissais plus.
J’avais mal au ventre et au cœur.
J’étais perdue, comme noyée par mes sanglots innombrables et ceux de ma mère confondus.
Ce n’était pas la première fois qu’une scène de ce type se produisait mais jamais mon père n’avait été aussi violent. En temps normal il
était plutôt calme, parfois même affectueux.
Mais c’était un homme sensible et le moindre reproche ou la plus infime contradiction l’amenaient dans un état
quasi-second.
La colère montait comme la fièvre emporte un malade. Il était victime à une émotion profonde, comme submergé par une maladie qu’il
n’était pas en mesure de contrôler.
« Aaaaaaaaaaaaaahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !!!!!!!! »
Un cri me propulsa vers la réalité.
Mes yeux étaient noyés de pleurs.
Je me protégeais de cette agression insoutenable, recroquevillée sur moi-même, la tête sur les genoux et les bras autour de mes jambes…
Les larmes, pour seule réaction.
J’aperçus alors le corps fébrile de ma tendre mère allongé au même emplacement qu’au dernier regard.
Une seule chose avait changé, un seul élément s’était rajouté… il s’étendait peu à peu sur le sol, rouge comme un coquelicot en pleine
floraison.
Sauf qu’elle elle fanait.
Fleur unique et fragile… éphémère.
Ses derniers pétales venaient de glisser sur le carrelage froid.
Mon cœur me faisait terriblement mal. Une flaque de tristesse rejoignait peu à peu le liquide précieux de celle qui m’avait mis au
monde. Les deux rivières ne faisaient plus qu’une.
Une mer indomptable.
Une mère inoubliable.
« La colère est comme une avalanche qui se brise sur ce qu’elle brise » (Sénèque)
Malgré lui, cet homme avait brisé ma mère et par là-même, avait perdu toute raison de vivre.
Toujours aussi bouleversée, j’observais mon père, sans savoir quoi penser.
Il scrutait le corps gisant au sol. Une goutte perla à la lisière de son œil. Il baissa alors la tête remarquant ses pieds noyés dans la
mer pourpre. Il se laissa brutalement tomber et atteignit le corps paralysé de celle qu’il avait toujours aimée, à qui il n’avait jamais voulu faire de mal.
La folie s’était emparée de lui, de son corps, de son âme sans qu’il ne puisse rien contrôler. Il venait d’anéantir ce qu’il avait de
plus cher au monde.
Ses lèvres touchaient la nuque de sa femme. Il lui offrait ce baiser, ce dernier baiser… comme pour se faire pardonner.
A son tour, il hurla sa souffrance, retira l’arme du cadavre et l’enfonça dans le sien.
A son tour, son sang coula et les pétales tombèrent un à un.
Alors, il ne restait plus que deux fleurs fanées dépourvues de tous leurs pétales, de toute leur âme.
Me voilà maintenant orpheline.
Accompagnée de mes parents, je n’ai jamais reçu beaucoup d’amour. Malgré toute la tendresse, la gentillesse, et l’amour que ma mère
m’offrait, je n’ai pu profiter de cette affection que très peu de temps. Elle s’est éteinte à l’âge de vingt-cinq ans alors que je n’en avais que six
J’ai maintenant construit ma vie, et essaie d’offrir à mes proches le plus d’amour possible. Mais ce n’est pas toujours facile de faire
passer ses intentions par les mots.
« J’ai survécu à pas mal de colères. Je les ai remplacées par de l’amour. La vie n’est qu’une guérison. »
(Sean Penn)
Par Agnès
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Publié dans : des mots, et des sentiments..
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Communauté : Les mots dans tous leurs états
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